Publié le 11 août 2015

Fresques de Carrasco - Eglise du Menoux

Jorge Carrasco et l’église du Menoux, un chef d’oeuvre méconnu

L’homme est instinctif, son regard direct et son geste franc. Pour traduire les sursauts d’un monde en ébullition, il peint et sculpte sans relâche. Dans son atelier, contigu à la maison familiale située au cœur du village de Le Menoux, Jorge Carrasco modèle sa vision du vivant. Décédé en 2006, l’artiste a laissé une empreinte saisissante. Un maillage d’œuvres disséminées dans plusieurs pays, jusqu’au Menoux en Berry où il a entrepris de repeindre l’intérieur de l’église du village. Les 450 m2 de fresques détonantes attirent chaque année des curieux du monde entier. Simone et Okllo, mère et fille, nous prêtent leur regard sur l’artiste, homme, père et amour, qui a façonné leur monde comme on façonne la terre.

Jorge Carrasco, personnalité majeure de l’art bolivien

Optimiste, harmonieuse, colorée, pleinement humaniste, la griffe artistique de Jorge Carrasco est reconnaissable entre toutes : un enchevêtrement de lignes courbe, de corps, de sphères, autant de récits cosmogoniques inspirés de ses origines boliviennes et de son enfance passée au contact des cultures amérindiennes.

Fresques Carrasco

Église du Menoux (détail) © ADTI

Jorge Carrasco est né à La Paz, capitale réputée pour être la plus haute du monde – 3 600 m d’altitude ! La ville porte en elle des années de métissage entre des peuples contrastés, au premier rang desquelles les indiens de la Cordillère des Andes. Durant son enfance passée en vagabondage dans les hauts plateaux, Carrasco partage le quotidien des indiens et s’imprègne de leurs traditions. Leurs mœurs, leurs coutumes, leur  vision de l’univers, étrangère à celle qui domine notre modernité, marquera son œuvre pour toujours. Né dans une famille bourgeoise, curieux et inventif, il peint et sculpte dès son plus jeune âge.

Jorge Carrasco au Menoux

Jorge Carrasco au Menoux © Droits réservés

Son insatiable besoin de découverte va bien au-delà des frontières de son pays natal. Avec  3, 4 crayons en poche, Jorge Carrasco entame sa première « révolution ». Petit à petit, il se fait un nom, au Pérou, en Equateur, au Venezuela… Et quelques années plus tard, son nom est décliné aux côtés de Matisse et Picasso à l’occasion de la Biennale Internationale d’art de Sao Paolo au Brésil. Aujourd’hui encore, il est considéré comme l’un des plus grands artistes boliviens de notre temps.

Mais l’Europe des Lumières et des grands maîtres se dresse au loin et attire le jeune peintre qui décide d’aller confronter son art outre-Atlantique. Cette deuxième révolution offre au peintre un terrain de contemplation fertile et la plus importante de ses muses, Simone, qui deviendra son épouse et la mère de ses cinq enfants.

De la Bolivie au Berry ou l’art de renverser le globe

Jorge Carrasco

Jorge Carrasco © Droits réservés

La distance entre La Paz et Le Menoux est marqué du sceau de l’amour. Le récit de ses voyages à travers l’Amérique Latine et l’Europe l’amène à Paris où il rencontre Simone.

Plus tard, il ne cessera de dire : « Pour moi, l’art est amour et l’amour c’est elle ».

Ils repartent pour la Bolivie ; Carrasco y fait une forte impression. Durant les 12 années que compte leur périple en Amérique Latine, il réalise plusieurs œuvres dont une fresque importante dans une des cryptes de la Cathédrale de La Paz.

« Durant toute cette période, il œuvre beaucoup pour la préservation de la civilisation amérindienne, notamment avec la création de la PENA Nayra. On y organisait des expositions et des concerts avec des groupes de musique autochtones afin de faire perdurer la tradition musicale des hauts plateaux. Ces soirées étaient à son image, libre, inventive, résolument joyeuse et humaniste. C’est dans ce lieu qu’il rencontrera Che Guevara lors de son arrivée en Bolivie. En tant que conseiller municipal à la culture, il est aussi à l’origine du musée d’art moderne de La Paz ».

Une apparente allégresse qui ne doit pas masquer les années troubles que connaît la Bolivie à cette période: coups d’état militaires et pouvoirs autoritaires. Carrasco, dans sa peinture prend position en faveur du peuple. Okllo raconte :

« Il a toujours été très militant. Lorsqu’il y a eu l’attentat du World Trade Center à New York, il a fallu que maman assemble immédiatement une immense toile de 9 mètres de long sur 4 m de large. Il a peint comme un fou avec l’idée de se servir de cette toile comme banderole pour aller manifester à Paris. Il redoutait la riposte américaine. Pour lui, la guerre c’était l’enfer. Lui, il militait pour la vie ».

Suite à l’assassinat du Che en 1967, Simone, Jorge et leurs enfants fuient la Bolivie et les représailles de la dictature et, après un bref passage en Belgique, atterrissent au Menoux. Simone s’installe d’abord, pour les vacances, dans la maison familiale qu’elle a connu enfant. Jorge est séduit par les vastes horizons calmes et verdoyants du Berry et y voit un espace propice au développement de sa sculpture. Il disait :

« Je ne peux pas voyager en emmenant les cailloux sur mon dos ».

Jorge Carrasco

Jorge Carrasco © Droits réservés

Le chef d’oeuvre du Menoux et la galerie Carrasco

« A sa mort, nous avons fondé l’association Les amis de Carrasco afin de faire vivre ce qu’il avait donné à la vie. Nous aimerions trouver des lieux d’expositions afin que ses œuvres soient vues », explique Okllo.

Simone et Okllo Carrasco

Simone et Okllo Carrasco

Simone vit toujours au Menoux dans la maison transformée en galerie d’art, dans l’espoir d’en faire un jour une fondation in situ. Assemblées en ordre incertain, des centaines de toiles, sculptures en marbres de Carrare, granit noir de Suède, ivoire de Rhodes, lave rugueuse de Sicile… provoquent le toucher.

« Ces dernières années, elles se sont invitées dans de grandes expositions en France et à l’étranger ».

Parmi ces trésors, la toile grandiose du 11 septembre et bien sûr le chef d’œuvre du Menoux : les fresques de l’église situées à deux pas de la maison.

Lorsqu’il entreprend ce projet en 1968, Carrasco voit les murs de cette église comme « une superbe toile vierge qu’il faut peupler ». Il faudra bien un an de discussion avec les Arts Sacrés et les Beaux-Arts pour que l’autorisation lui soit enfin accordée. Après huit années de travail, le résultat est fascinant : 450 m2 de fresques aux couleurs bigarrées dans lesquelles il nous livre sa vision de la création de l’homme et de l’univers.

L’œuvre nous plonge dans une ambiance de début de création : surgissement des astres, du soleil, de la lune, des étoiles et des planètes tout un monde en mouvement qui témoigne d’un tempérament volcanique.

Un ailleurs qui survit à l’abri des regards. La façade de l’église, d’allure modeste, ne laisse rien paraître de ce chef d’œuvre.

Informations pratiques

L’église est ouverte tous les jours du 1er janvier au 31 décembre
Se renseigner auprès de l’Office de Tourisme d’Argenton-sur-Creuse au 02 54 47 87 47 ou au 06 84 41 56 13
La galerie Carrasco se situe au 8 rue Jorge Carrasco – 36 200 LE MENOUX

  • 11 août 2015
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Membre de Berry Province parce que le Berry est un peu ma terre natale, que j'y cultive mes plus beaux souvenirs. Parce que la campagne est belle, que sa beauté est attachante, qu'on n'est jamais à l'abri d'une belle rencontre. Et surtout parce qu'en Berry même les arbres ont une âme !


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